En aquarium récifal, la gestion des nitrates (NO3) et des phosphates (PO4) est un équilibre subtil, souvent mal compris. Ces deux paramètres sont parfois considérés comme des polluants à éliminer à tout prix, alors qu’ils sont avant tout des nutriments essentiels au fonctionnement biologique du bac.
Le véritable enjeu n’est pas de viser le zéro absolu, mais de maintenir des concentrations adaptées, stables et cohérentes avec la population et le type de récif maintenu. Un bac récifal en bonne santé est un bac où les nutriments sont présents, mais contrôlés.
Le rôle réel des nitrates et des phosphates en récifal
Les nitrates et les phosphates participent directement à la vie du bac. Ils nourrissent les bactéries, les algues supérieures et les zooxanthelles présentes dans les tissus des coraux.
Les nitrates sont issus du cycle de l’azote, processus biologique incontournable en aquarium. Les déchets organiques, la nourriture non consommée et les excréments des poissons produisent de l’ammoniac, transformé ensuite en nitrites, puis en nitrates par les bactéries nitrifiantes. Les nitrates sont donc une conséquence normale de la vie du bac.

Les phosphates proviennent principalement de l’alimentation, mais aussi de la dégradation de la matière organique, de certaines roches, du sable, ou encore de l’eau utilisée lors des changements. Même à très faible concentration, les phosphates influencent fortement la chimie de l’eau et la calcification des coraux.
Dans un récif naturel, ces nutriments sont consommés et exportés en permanence. En aquarium, c’est au récifaliste de recréer artificiellement cet équilibre.
Pourquoi les excès sont problématiques
Lorsque les nitrates et les phosphates s’accumulent de manière excessive, le fonctionnement biologique du bac se déséquilibre.
Un taux élevé de nitrates peut entraîner une prolifération d’algues indésirables, une coloration moins intense des coraux, et à long terme un stress chronique pour certains invertébrés. Les coraux mous et certains LPS peuvent parfois tolérer des valeurs plus élevées, mais les SPS sont généralement plus sensibles.
Les phosphates, quant à eux, sont particulièrement critiques. Un excès de phosphate peut freiner la calcification des coraux durs, en perturbant la formation du squelette calcaire. Il favorise également certaines algues opportunistes et limite la croissance corallienne, même lorsque les autres paramètres sont corrects.
Cependant, le problème inverse existe également.
Le piège du “trop propre” et des nutriments à zéro
Chercher à éliminer totalement nitrates et phosphates est une erreur fréquente. Un bac récifal trop pauvre en nutriments peut devenir instable, voire fragile.
Des taux trop bas peuvent entraîner un éclaircissement des coraux, une perte de pigmentation, une croissance ralentie et une sensibilité accrue aux variations de lumière ou de paramètres. Dans certains cas, cela favorise aussi l’apparition de déséquilibres biologiques comme certaines cyanobactéries ou dinoflagellés.

Un récif équilibré est un récif nourri, mais maîtrisé. La stabilité prime toujours sur la valeur absolue. La connaissance de son aquarium en l’observant est essentiel afin de remarquer l’épanouissement ou non des coraux.
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Quelles valeurs viser en aquarium récifal
Il n’existe pas de valeur universelle parfaite. Les plages idéales dépendent du type de bac, de la population, de l’éclairage, du brassage et de la méthode de filtration utilisée.
De manière générale, beaucoup de bacs récifaux fonctionnent correctement avec des phosphates compris entre environ 0,02 et 0,1 mg/L avec des nitrates présents à quelques mg/L, parfois plus selon les systèmes comme avec des aquariums peuplés majoritairement de coraux moux.
Ces chiffres ne sont pas des objectifs rigides. L’observation du vivant reste le meilleur indicateur. Un bac stable, avec des coraux colorés, des polypes bien déployés et une croissance régulière, est souvent correctement équilibré, même si les valeurs ne sont pas “parfaites” sur le papier.
L’importance capitale de la mesure
Avant toute action, il est indispensable de mesurer correctement.
Les tests doivent être réalisés de manière régulière, avec des réactifs en bon état et une méthode constante. Tester toujours à des moments similaires, éviter les interprétations sur une seule mesure et surveiller les tendances sur plusieurs jours est essentiel.
Il est également fondamental de contrôler l’eau osmosée utilisée. Une eau de départ contenant déjà des nitrates ou des phosphates rend toute tentative de régulation inefficace.
Corriger un bac sur la base d’un seul test est l’une des erreurs les plus courantes et les plus coûteuses en récifal.
Identifier l’origine des nitrates et des phosphates
Pour réguler efficacement, il faut comprendre d’où viennent les nutriments.
- Souvent la source principale est le nourrissage. Quantité excessive, nourriture mal rincée, fréquence trop élevée ou alimentation inadaptée peuvent rapidement déséquilibrer un bac.
- La population joue également un rôle majeur. Un bac très peuplé produit mécaniquement plus de déchets, ce qui augmente la charge biologique.
- Un brassage pas adapté ( pas assez puissant ou mal orienté ) ne va pas soulever les sédiments pour les exporter dans l’écumeur et accentue les zones de sédimentation
- Les masses filtrantes mal entretenues, les décors chargés de déchets et les zones mortes sans brassage sont autant de réservoirs invisibles de nutriments.
- Les filtres de l’osmoseur sont usagés ou l’eau osmosée utilisée contient des nitrates.
Les leviers naturels de régulation
La régulation durable repose toujours sur un équilibre entre import et export.
L’écumeur joue un rôle central en retirant la matière organique avant qu’elle ne se transforme en nitrates et phosphates.

Un écumeur bien réglé, adapté au volume du bac, est l’un des outils les plus efficaces à long terme.
Les algues supérieures, via un refuge ou un système dédié, consomment nitrates et phosphates pour leur croissance.
Cette méthode est particulièrement appréciée pour sa stabilité et son fonctionnement proche du naturel.

Les changements d’eau permettent une dilution progressive des nutriments, mais ne suffisent pas seuls si la cause du déséquilibre persiste.
Les bactéries hétérotrophes peuvent également être mises à contribution, à condition d’être utilisées avec méthode et progressivité, afin d’éviter les chutes brutales de nutriments.
Pourquoi la stabilité est plus importante que la rapidité
En récifal, les corrections rapides sont souvent plus dangereuses que l’excès initial. Une baisse brutale des phosphates ou des nitrates peut provoquer un stress important pour les coraux, parfois irréversible. Toute action doit être progressive, mesurée et suivie dans le temps.
Il vaut mieux corriger lentement et durablement que brutalement et temporairement.
Un bac récifal mature est un bac où les paramètres évoluent lentement, sans à-coups, et où chaque ajustement est réfléchi.
Réguler sans surcorriger : l’état d’esprit récifaliste
La régulation des nitrates et des phosphates n’est pas une lutte, mais un accompagnement du vivant. Observer, comprendre, ajuster, puis laisser le temps au bac de réagir est la clé d’un récif stable. Cette logique s’inscrit directement dans le respect des équilibres biologiques fondamentaux, et notamment du cycle de l’azote, qui structure toute la vie d’un aquarium récifal.
Le cycle de l’azote décrit la transformation progressive des déchets organiques en composés moins toxiques grâce à l’action des bactéries. Comprendre ce cycle permet de mieux appréhender l’apparition des nitrates, leur rôle, et les limites des corrections trop rapides ou artificielles. Sans cette base biologique, toute tentative de régulation reste partielle et souvent contre-productive.
Un récifaliste expérimenté ne cherche pas des chiffres parfaits, mais un équilibre cohérent et durable, adapté à son environnement, à ses animaux et à ses objectifs. Il sait que le respect des processus naturels, comme le cycle de l’azote, est bien plus efficace sur le long terme que la recherche de solutions immédiates.
C’est cette approche mesurée, patiente et logique qui permet de maintenir un aquarium récifal sain sur la durée, sans dérive ni dépendance excessive à des solutions correctives.